Comprendre la Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique en France

Comprendre la Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique en France

La dématérialisation totale des démarches administratives prévue pour 2022, les périodes de confinement, la numérisation croissante de l’enseignement ou encore de la recherche d’emploi sont autant de vecteurs qui viennent mettre en évidence l’importance du numérique aujourd’hui dans notre société. Facteur d’exclusion pour une partie de la population, le gouvernement a annoncé le lancement d’une Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique en 2018. En quoi consiste cette Stratégie ? Quels en sont ses enjeux et comment se matérialise-t-elle ? Nous allons tenter d’apporter des éléments de réponse à ces questions. 

Une Stratégie Nationale pour lutter contre l’illectronisme

Fracture numérique, illectronisme, illettrisme numérique… Autant de nouveaux termes qui émergent de façon sous-jacente au développement du numérique et des nouvelles technologies dans notre quotidien. En 2019, une étude de l’INSEE mesure l’ampleur alarmante de la population nationale en difficulté avec le numérique. Ainsi, l’illectronisme concernerait près de 17 % des Français. En valeur absolue, la MedNum estime à 13 millions le nombre de personnes concernées « mais cela peut monter à 19 millions si l’on prend en compte celles qui ne sont pas à l’aise avec le numérique et se privent de certains usages »” selon Emma Ghariani.

Les chiffres sur l’illectronisme varient en fonction de sa définition retenue. Le dictionnaire Larousse propose l’« état d’une personne qui ne maîtrise pas les compétences nécessaires à l’utilisation et à la création de ressources numériques ». L’illectronisme renvoie à l’idée d’une fracture numérique c’est à dire d’une forme d’exclusion d’un groupe de personnes aux usages des outils du numérique. Cette exclusion peut être due à une carence matérielle (manque d’équipements informatiques des ménages) ou pédagogique (manque de compétences au numérique), et vient creuser des inégalités sociales préalablement existantes (accès à l’emploi, à l’information, aux droits …). Une enquête du CSA constate que 19 % des Français, appelés des «abandonistes», ont renoncé à « faire quelque chose parce qu’il fallait utiliser internet et qu’ils ne le pouvaient pas [au cours des 12 derniers mois]». Emmaüs Connect et WeTechCare publient également des études sur le sujet

Par conséquent, les enjeux de l’inclusion numérique (ou l’e-inclusion) ne se limitent plus simplement à équiper les ménages dépourvus de matériel informatique, mais s’inscrivent dans une perspective plus large, celle de l’accès pour chaque citoyen à l’autonomie et l’émancipation par le numérique. La Commission Européenne propose donc une définition politisée de l’inclusion numérique en 2005 : «l’e‐inclusion n’est rien d’autre que l’inclusion sociale et économique dans une société de la connaissance ». De là, elle en tire deux principaux enjeux : «la participation effective des individus dans toutes les dimensions d’une société de la connaissance (…), [et] la manière dont les technologies de l’information et de la communication contribuent à développer la participation de tous à la société.»

La Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique : le déploiement de plusieurs dispositifs

Le Président Macron s’est engagé à réduire le phénomène d’illectronisme durant son quinquennat au travers du lancement d’une Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique, lors de l’événement Numérique en Commun[s] organisé le 13 septembre 2018 à Nantes. L’objectif paraît clair : Le but est d’accompagner et de former 1,5 millions de personnes au numérique chaque année selon l’ancien Secrétaire d’Etat chargé du numérique, Mounir Mahjoubi. 

Côté moyen, les acteurs et financeurs sont multiples. Les pouvoirs publics entendent mener cette stratégie en coalition avec le plus grand nombre d’acteurs possible. Cela comprend notamment les collectivités territoriales, organismes sociaux et grandes entreprises privées soucieuses d’inclure la question du numérique dans leur politique RSE (Orange, BNP Paribas, Crédit Agricole, Véolia…). Ainsi, un co-financement initial à hauteur de 100 millions d’euros serait mobilisé pour ce vaste projet au regard des prochaines années à venir. 

Sur le plan pratique, cette Stratégie comprend le déploiement de différents dispositifs ayant vocation à répondre durablement aux enjeux de l’inclusion numérique sur le territoire national : 

1. Former de nouveaux médiateurs numériques 

Un objectif de long terme consiste à professionnaliser la filière de la médiation numérique en France afin de venir en soutien aux 13 millions de Français en difficulté avec le numérique. Dans son plan de relance, l’Etat dédie une enveloppe de 200 millions d’euros pour financer la formation et l’activité professionnelle de 4000 conseillers numériques sur les deux prochaines années ; un objectif de recrutement de 1000 médiateurs numériques a été fixé d’ici la fin du premier trimestre 2021. Le recrutement des candidats est lancé et se déroule via une plateforme en ligne lancée à l’échelle nationale. Formé sur quatre mois, ces médiateurs numériques sont ensuite employés par les collectivités territoriales (mairies, maisons de retraite, agences France Services, bibliothèques…), associations ou acteurs privés de l’Économie Sociale et Solidaire ; l’Etat rémunère à hauteur de 50 000 euros annuels les conseillers employés par les collectivités, et 40 000 euros à l’année ceux travaillant dans des structures privées. 

De même, les pouvoirs publics n’entendent pas exclure la possibilité d’ouvrir des postes de « médiateurs cadres » chargés d’encadrer l’activité des conseillers numériques sur un territoire donné, mais également de « médiateurs itinérants » dont la mission consisterait à gérer des lieux mobiles de l’inclusion numérique, ou créer des espaces de médiation dans des structures dont ce n’est pas la fonction première (comme des mairies situées en zones rurales). Cette première enveloppe dédiée sur deux ans a pour vocation de servir de point de départ à la reconnaissance professionnelle du poste de médiateur numérique. Le Secrétaire d’Etat chargé du Numérique Cédric O soutient la nécessité d’«amorcer» cette dynamique.

2. Outiller les acteurs de l’inclusion numérique

En parallèle, l’Etat consacre une seconde enveloppe de 40 millions d’euros à la modernisation des structures de proximité tels que des tiers-lieux, centres sociaux, agences France Services, mairies ou bibliothèques (…). Cette modernisation comprend la conception et déploiement de nouveaux modules d’accueil et de « kits d’inclusion numérique ». Les mairies des zones rurales bénéficieront d’un accompagnement spécifique, leur permettant d’acquérir du matériel informatique ou des stations d’accueil grâce à des dispositifs préfectoraux. A cet égard, l’agence gouvernementale Mission Société Numérique propose une boîte à outils aux collectivités territoriales dans l’accompagnement de leurs stratégie et action pour l’inclusion numérique. De même, à l’échelle de l’Occitanie, l’association Coll.in à travers ses actions auprès de RhinOcc, propose deux catalogues de formation aux professionnels du social et de la médiation numérique et sociale

3. Déployer un outil de médiation numérique à l’échelle nationale : Aidant Connect

Le déploiement national de l’outil Aidant Connect, prévu pour début 2021, intègre également la mise en œuvre de la Stratégie Nationale. Ce dispositif, actuellement en expérimentation par 13 collectivités, vise à sécuriser l’accompagnement et la réalisation d’une démarche en ligne par un aidant numérique pour le compte d’un usager. Le plan de relance prévoit sa généralisation auprès des différentes structures de proximité (centres sociaux, tiers-lieux, agences France Service, médiathèques, espaces publics numériques …). De même, un plan de formation national mené par l’ANCT est prévu, et vise à accélérer la montée en compétence des aidants numériques (agents d’accueil des mairies, médiateurs numériques et travailleurs sociaux). Un fond de 10 millions d’euros est dédié à ce volet. 

4. Former les exclus du numérique : le pass numérique

Le pass numérique est l’une des mesures en cours de déploiement. Ce dispositif correspond à un carnet de chèques d’une valeur unitaire de 10 €, et permet à ses bénéficiaires de s’inscrire gratuitement à des ateliers d’accompagnement et/ou formation au numérique dans des lieux préalablement qualifiés APTIC (fablab, espaces publics numériques, tiers lieux …) ; en échange, la structure de formation est rémunérée par la valeur de ces pass numériques, qui elle-même est prise en charge totalement ou partiellement par un commanditaire auprès de l’agence APTIC. La distribution des pass numérique s’opère dans des lieux d’accueil publics (guichets de service publics, organismes sociaux ou associatifs …). Les structures désireuses d’intégrer le fonctionnement de ce dispositif peuvent formuler une demande de labellisation APTIC directement sur le site internet de l’agence.

Suite aux appels à projets de 2019 et 2020 lancés par le gouvernement, environ 2 millions de pass numériques sont en cours de déploiement suite à l’engagement financier de 87 collectivités pour un montant total de 22 millions d’euros sur tout le territoire national. 400 000 personnes sont actuellement bénéficiaires de ces pass. A l’échelle de l’Occitanie, l’association Coll.in a opéré la distribution de 1000 carnets dans des zones qualifiées QPV et ZRR sur six départements : Aude, Hautes-Pyrénées, Haute-Garonne, Gers, Gard et Ariège.

5. Donner naissance à de nouveaux acteurs régionaux : les Hubs territoriaux

La Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique a donné naissance à de nouveaux acteurs pilotes régionaux : les hubs territoriaux. Au nombre actuel de 11 et présents sur 67 départements, ces hubs ont vocation à « animer le territoire, que ce soit en apportant une expertise aux décideurs locaux, en assurant la formation des professionnels de la médiation numérique, ou encore en accompagnant l’émergence de projets locaux » avance la Banque des Territoires. Actifs depuis 1 an, ils ont recensé et accompagné près de 6 200 lieux de médiation numérique, formé 1 287 aidants numériques, et accompagné 27 projets de financements complémentaires à des projets territoriaux. A cet égard, RhinOcc a publié récemment sa cartographie des lieux de médiation et/ou de l’inclusion numérique et sociale en Occitanie : près de 434 lieux apparaissent actuellement sur la carte (disponible ici).  

Lors de l’ouverture de Numérique en Commun[s](NEC) édition 2020, la Banque des Territoires a annoncé le lancement d’une deuxième vague de Hubs territoriaux sous forme d’appels à manifestation d’intérêt. Les candidatures peuvent être déposées jusqu’au 30 juin 2021. 

6. Développer les compétences numériques des citoyens : l’outil Pix

Développé depuis 2016, l’Etat ambitionne de généraliser la diffusion et l’usage de l’outil Pix dans le cadre de la Stratégie nationale. Il s’agit d’un service public en ligne dédié à tous les publics, et offrant trois types de fonctionnalités : un diagnostic des compétences numériques de l’usager, des parcours de formation, ainsi qu’une certification officielle attestant de certaines compétences du numérique, remise à la fin d’une évaluation. Chaque test requiert un coût de 45 € auprès d’un centre agréé.  

Le décret du 30 août 2019 relatif au développement des compétences numériques dans l’enseignement scolaire a introduit l’usage de l’outil Pix dans les établissements du secondaire. Ce dispositif a pour but d’identifier les lacunes des élèves en matière de compétences numériques puis de proposer un parcours de formation adapté à chacun. Depuis la rentrée 2020, la certification Pix est devenue obligatoire pour les élèves de troisième au collège, et le sera également pour les classes de Terminale en lycée général, technologique et professionnel, de CAP, de 3ème prépa pro, et les étudiants en 2e année de BTS et CPGE. Actuellement, le service propose l’évaluation de 16 compétences avec 5 niveaux de maîtrise, et ce, dans 5 grands domaines du numérique (informations et données, communication et collaboration, création de contenu, protection et sécurité, environnement numérique). 

L’Etat adresse également ce dispositif au corps enseignant des établissements scolaires. En effet, les programmes scolaires intègrent progressivement l’apprentissage de compétences numériques dans toutes les disciplines (usages de cartographies en géographie, codages en technologie, algorithmes en mathématiques, rédaction sur support numérique en français …). 

Depuis son déploiement, le service Pix enregistre 3 millions de comptes créés avec 25 000 utilisateurs par jour, et plus de 80 000 certifications délivrées. 

7. Développer de nouveaux labels territoriaux : les Territoires d’action de numérique inclusif

Le gouvernement incite les collectivités territoriales à élaborer leurs propres stratégies numériques locales. Ce dispositif déployé sous deux vagues d’appels à manifestation en 2018 et 2019 à destination des acteurs publics locaux, vise à labelliser certaines zones  de Territoires d’action de numérique inclusif (TANI). Les collectivités lauréates bénéficient ainsi d’un accompagnement et outillage de la Mission Société Numérique dans l’élaboration de leurs stratégies numériques et déploiement d’initiatives locales. Ainsi, la Mission accompagne les lauréats entre autres dans leur mise en réseaux et coordination avec d’autres territoires, et leurs expérimentations des outils et initiatives en cours de développement. 

Actuellement 20 territoires ont acquis le label TANINumérique en Commun[s]

Promotion 1 des “Territoires d’Actions pour un Numérique Inclusif” 2018

Promotion 2 des “Territoires d’Actions pour un Numérique Inclusif” 2019

8. Un événement national : le Numérique en Commun

Enfin, les événements Numérique en Commun[s], plus communément appelés les NEC, servent de temps de rencontre entre des acteurs œuvrant pour l’inclusion numérique en France. Le 28 septembre dernier avait lieu la journée Numérique pour TOUS organisée par la Mêlée et RhinOcc lors de la Mêlée Numérique. Une journée labellisée NEC Local (Numérique en Commun[s]) qui bénéficiait du soutien du Programme Société Numérique (ANCT). Un événement marqué par la présence de Cédric O, Secrétaire d’Etat chargé de la transition numérique et des communications électroniques dont vous pouvez retrouver les vidéos dans notre article dédié. Chaque année les NEC attirent plus de 1000 professionnels aux profils variés (des chercheurs, entreprises, collectivités territoriales, ministres, élus locaux, tiers lieux …) et intéressés par des sujets d’innovation sous l’angle de l’inclusion numérique. A cet égard, le NEC édition 2020 propose 8 parcours pédagogiques restant ouverts jusqu’au 19 décembre. Les archives des éditions 2018 (Nantes) et 2019 (Marseille) sont également mises à disposition du public à ce lien.

Conclusion

La Stratégie Nationale pour l’inclusion numérique en France reste relativement récente, la plupart de ses dispositifs sont donc encore à l’état de développement. Toutefois, des phases de déploiement à l’échelle nationale ont lieu, avec notamment la diffusion des pass numériques auprès des personnes dans le besoin, la plateforme en ligne Pix au sein de l’Education nationale, la création des hubs territoriaux, le lancement du plan de formation pour de futurs médiateurs numériques, ainsi que la tenue des événements NEC. Les résultats annuels de ces actions restent fortement attendus.

La consécration du sujet de l’inclusion numérique dans le plan de relance gouvernemental et rapport sénatorial publiés début septembre dernier, rappelle l’importance de cet enjeu, devenu définitivement un objectif des politiques publiques de demain.  

Sources :
https://www.lagazettedescommunes.com/581615/le-numerique-inclusif-lance-par-un-plan-national/
https://www.banquedesterritoires.fr/le-plan-national-pour-un-numerique-inclusif-est-lance
https://www.latribune.fr/technos-medias/inclusion-numerique-pourquoi-le-gouvernement-a-opte-pour-une-strategie-low-cost-790386.html
https://www.adcf.org/articles-numerique-le-ministre-presente-aux-territoires-les-ambitions-du-plan-de-relance-5478
https://www.centre-inffo.fr/site-centre-inffo/actualites-centre-inffo/le-quotidien-de-la- https://www.lagazettedescommunes.com/707396/inclusion-numerique-4-000-conseillers-deployes-dans-les-territoires/
formation/articles-2020/le-gouvernement-finance-la-formation-et-le-recrutement-de-4000-conseillers-numeriques
https://www.maddyness.com/2020/11/17/gouvernement-plan-fracture-numerique-cedric-o/
https://www.banquedesterritoires.fr/inclusion-numerique-250-millions-deuros-pour-un-defi-quasi-civilisationnel
https://www.unccas.org/inclusion-numerique-les-mesures-du-plan-de-relance#.X9ClEGhKhPY
https://aidantsconnect.beta.gouv.fr/
https://labo.societenumerique.gouv.fr/2020/11/18/4-000-conseillers-pour-former-et-accompagner-les-francais-au-numerique/
https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/france-relance-un-investissement-inedit-pour-le-numerique
https://www.banquedesterritoires.fr/inclusion-numerique-250-millions-deuros-pour-un-defi-quasi-civilisationnel
https://societenumerique.gouv.fr/pass-numerique/
https://agence-cohesion-territoires.gouv.fr/pass-numerique-116
https://www.caissedesdepots.fr/actualites/appel-manifestation-dinteret-pourterritoires-plus-connectes#:~:text=Pour%20des%20territoires%20plus%20connect%C3%A9s1,la%20formation%20ou%20l’accompagnement.
https://pix.fr/enseignement-superieur
https://www.educavox.fr/accueil/reportages/evaluer-les-competences-numeriques
http://ww2.ac-poitiers.fr/competences-numeriques/spip.php?article164#nb1
https://societenumerique.gouv.fr/territoires-daction-pour-un-numerique-inclusif/
https://societenumerique.gouv.fr/wp-content/uploads/2019/09/AMI-TANI-promotion-2.pdf
https://lamednum.coop/actions/numerique-en-communs/
https://numerique-en-communs.fr/les-archives-de-nec/
 
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